NYC. La bicyclette de Kerouac…

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(suite) Kerouac, l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’Amérique profonde. Lui et son livre « On the road » ont inspiré des générations de jeunes gens en quête de raisons de vivre. Nous aurait-il inspiré en nous montrant qu’il est possible de partir à l’aventure avec les moyens du bord, sans peur des lendemains ?



- Les Tours jumelles, vues d'Hoboken, 1974 -

Nous étions restés en contact avec Check et Anne que nous avions rencontré à La Crosse dans le Wisconsin durant notre périple en moto quelques mois auparavant. Ils habitent à South Orange dans le New-Jersey. Ils viennent de décider de partir dans l’ouest. Ils laissent leur logement et nous proposent de le reprendre. Ils nous prêtent aussi leur Cocinnelle Volkswagen quelques semaines voire mois, le temps de savoir s’ils resteront longtemps absents. Autre possibilité offerte, celle pour moi de travailler avec Martha, la mère de Check qui enseigne le Hatha-Yoga dans sa maison.

South-Orange est typiquement une de ces villes banlieusardes cossues. Une rue centrale où se concentrent banques, cafétérias et magasins ; quelques rares édifices à plusieurs étages et une multitude de pavillons d’habitations dont la structure est en bois et non en parpaings comme chez nous. Certains s’inspirent du style Victorien, Colonial, d’autres sont très modernes avec l’utilisation de l’acier et du verre. Plusieurs milliers de cols blancs se rendent en semaine à New-York pour y travailler. Il est curieux de les voir le matin, conduits à la station de train, en voiture, par leur femme. Les wagons antédiluviens cahotent sur les rails à petite vitesse. Toujours le même  rituel, celui de la lecture matutinale des quotidiens. The Wall Street Journal est largement en tête, suivi du New York Time.  


- South Orange, 1974 -

L’appartement dont nous prenons possession en ce début de mai 74 est immense. Il occupe entièrement le second étage d’un restaurant italien, et était sans doute le lieu d’habitation d’anciens propriétaires. Les installations sont vétustes et le restaurant doit l’être tout autant. Disons qu’on ne s’y bouscule pas… Check et Anne nous laissent quelques meubles pour démarrer. Hasard du calendrier, la commune invite ces jours-ci les habitants à faire leur ménage de printemps et elle s’engage à ramasser sur la voie publique tout ce qu’ils auront laissé. Nous allons en faire nos choux gras. A un bloc du centre ville où nous sommes, commence le quartier résidentiel et, société de consommation oblige, il n’est pas nécessaire d’user ses biens pour les changer. Nous trouvons ainsi plusieurs télévisions en état de marche, des meubles de cuisine, des assiettes, des couverts, des casseroles, en veux-tu en voilà…

J’ai commencé à travailler avec Martha dans son jardin mais ça ne va pas durer. Les belles journées humides amènent des hordes de moustiques et nous nous retranchons dans le vaste salon. Denise, elle, se mêle tous les matins aux cols blancs qui rejoignent leurs bureaux de Manhattan. Le train d’abord jusqu’à Hoboken, puis le Path qui circule sous l’Hudson river et qui communique avec le métro, soit environ une heure de trajet. Pas forcement plus long qu’en voiture, mais sans les problème de parking. A propos de voiture, je trouve l’autre jour un PV sur le pare-brise de la Coccinelle pour m’être garé à contre sens. Plutôt surpris de ce règlement qui n’est pas en usage en France, en tout cas, pas chez moi. Je le conteste et me retrouve convoqué au tribunal. Je sors mon meilleurs accent français mais le juge, de bonne humeur qui confesse revenir d’une courte vacance à… Cannes, me condamne quand même à payer l’amende minimale…


- Hoboken, 1974 -

Juillet et août sont ici des mois très chauds. Le thermomètre extérieur de la pharmacie voisine grimpe régulièrement jusqu’à 115° Fahrenheit (46° C). Ils nous arrivent alors de dormir sur le toit de notre logement. Nos promenades en vélo en sont raccourcis et nos haltes au glacier Baskin and Robbins... rallongés. J’ai oublié de dire que, lors de mon dernier retour aux États-Unis, j’avais amené mon vélo. Un Peugeot, solide routard avec son porte bagage arrière. De son côté, mon amie avait elle fait venir le sien acheté en Italie. Une des meilleures marques sur le marché, légère et fiable. 

Très froid l’hiver avec de fortes chutes de neige et du blizzard, très chaud l’été avec la clim à tous les étages, sauf que nous, nous n’en avons pas… C’est le prix à payer pour vivre ici, comme des millions. Nous tentons parfois d’échapper à la fournaise en nous rendons sur une des plages accessibles. Nous prenons le bus près des Tours jumelles, au sud de Manhattan. Quarante minutes après, nous sommes sur le sable d’un blanc éblouissant de John Beach, à Long Island. Nous remarquons que la plupart du public se concentre sur une bande de la plage, la zone tempérée. Trop près de l’eau, il fait frisquet, trop loin, ça brûle la plante des pieds… Je m’aventure aussi dans une des rares piscines municipales. Il y a foule pour faire trempette. L’eau est tiédasse et sent le chlore à plein nez. Quant aux vestiaires, ils sont… limites propres.


- John beach, 1974 -


- NYC, piscine publique, 1974 -

Début septembre, il apparaît que pour Denise, l’expérience dans le magazine Ms. se termine en queue de poisson. Quant à moi, je ne partage pas la façon d’enseigner de Martha. J’ai commencé à donner des leçons à domicile mais la perspective de vivre à demeure dans la ville dortoir de South Orange ne me tente pas du tout. Cette parenthèse s’arrête là, juste au moment où des amis de Denise qui vivent dans Manhattan partent en vacance et nous laissent leur appartement pour quelques semaines. Nous sautons sur l’occasion pour plier bagages. Denise ferme son compte en banque, je rassemble mes Travellers chèques et nous voilà installés en étage, W 99 th street / Broadway, nos deux vélos sur le balcon.

Le secteur est assez largement occupé par des afro-américains et, plus à l’est de la même rue, par des Jamaïcains. Nous n’avons jamais été témoin de violence, de mauvais regards, de brutalité policière. J’ai eu la solide impression que chaque groupe ignorait délibérément les autres et vivait de façon autonome. Chacun avait ses propres magasins, ses propres épiceries, ses propres magazines, ses propres émissions de télévision. Exception faite dans le domaine de la musique… où tout le monde écoute la musique afro-américaine et caribéenne ; certains new-yorkais n’hésitant pas à s’encanailler dans les bars de Harlem. J’ai d’ailleurs souvenir d’avoir fait « du pouce » entre L.A. et Frisco. Les noirs prenaient les auto-stoppeurs noirs, les blancs les auto-stoppeurs blancs. Point à la ligne. 


- from our window, 99th street /west side, 1974 -

Vivre dans ce quartier est une plaisante récréation. Central Park n’est pas loin, Lincoln Center non plus. Dans les espaces publics, les musiciens sont partout, « United colors of Benetton » aussi… Ils livrent à qui veut les entendre, leurs compositions les plus récentes et leurs interprétations des tubes en vogue... Nous empruntons souvent, à pied, entre Colombus Circus et notre habitation éphémère l’avenue de Broadway et badons devant Zabar’s, cette épicerie fine très connue, spécialisée dans le poisson fumé, le caviar, le café et les fromages d’Italie et d’ailleurs. Il y a aussi plusieurs magasins d’alcool sur le chemin. Leurs vitrines sont grillagées, véritables forteresses ouvertes quelques heures par jour. C’est que, la consommation de spiritueux est fortement réglementée. Elle est interdite ici au moins de 21 ans, interdite en public même si j’ai remarqué que certains cachaient leur bière dans un sac en papier et que cette habitude, qui ne trompait personne et sûrement pas les policiers, était tolérée. Dans la même logique, les fenêtres des Bars et autres Tavernes sont opaques, car les passants ne doivent pas voir ce qui se passe à l’intérieur… Ça n’est pas un problème pour nous. Nous sommes à l’eau, même s’il nous arrive de trinquer en compagnie. Dans les années 70, le vin américain est de médiocre qualité, la marque historique Gallo se vend en  bonbonne. Quant au présumé Champagne californien, n’en parlons pas. 

Dans notre voyage en moto, nous avions aussi constaté qu’il y a des États Dry ou, en principe il est interdit de boire de l’alcool et d’autres non. Une aubaine pour les magasins frontaliers… Toujours en moto, nous avions aussi remarqué que, dans certains États, notamment en Californie, la conduite sans casque était permise… Nous fûmes, peu après avoir passer la frontière avec l’Oregon, arrêtés par un policier de la route monté sur son Harley Davidson, et rappelés à l’ordre : on ne plaisante pas avec la sécurité… Cinquante ans après je me pose la question : étions-nous seulement assurés ? J’en ai la chair de poule en pensant que nous ne l’étions peut-être pas…


- Manhattan, 1974 -

Nous faisons la connaissance d’Évelyne Coquet, une française qui passe une année au pair dans une riche famille de l’East Side. Elle nous confie avoir été surprise pour ne pas dire plus, par le comportement de la petite dernière dont elle s’occupe qui, au lendemain de son anniversaire, n’avait pas encore ouvert tous les cadeaux qui remplissaient sa chambre... Nous nous trouvons quelques affinités lorsqu’elle nous parle de ses projets de grands voyages à cheval. Avec sa sœur Corinne, elle projette notamment de rejoindre Jérusalem en partant de Paris pour une « chevauchée fantastique » qu’elle estime à 6 000 km. Nous apprendrons qu’elle réalisera ce projet l’année suivante, premier d’une impressionnante série… Elle accrochera à son palmarès son voyage de noce à cheval en Amazonie, sa traversée de l’Écosse avec leur petit petit bout de chou, Philippe, avant celle de l’Afrique du Sud avec leur deuxième enfant, Marceline… 

Comme dans de nombreux appartements new-yorkais, la présence des cafards est une constante. Relativement discrets dans les condominiums haut de gamme, ils se font plus visibles dans les quartiers populaires. J’en retrouve tous les matins quelques uns dans l’évier de la cuisine. Il paraît qu’ils remontent la nuit par les canalisations… Sans doute nostalgique de sa vie universitaire à Santa Cruz, Denise passe en boucle  « You’re so vain » de Carly Simon. Carole King, elle, est omniprésente à la radio. Son « You got a friend » vient en contrepoint du « With a little help of my friend », celui que Joe Cocker chantait à Woodstock… j’adore ! 


- NYC, 1974 -


- NYC, 1974 -

Profitant de cet intermède, Denise a fait venir son violon de Los Angeles. Elle décroche quelques contrats à l’extérieur de Manhattan. Je l’accompagne mais le monde de la musique m’est étranger. J’écoute mais je ne vibre pas. Je m’émerveille de tant de virtuosité, j’applaudis mais je reste à l’extérieur. Je me sens comme un infirme « knocking at the wrong door... » Pourtant, ce n’est pas d’avoir essayé. Adolescent, j’ai acheté des 45 tours et des 33 tours aussi. J’ai aimé les ouvertures de Rossini, La symphonie du Nouveau Monde de Dvrak, La flûte enchantée de Mozart, le Boléro de Ravel... Mais, ça ne va pas plus loin, de toute évidence, je n’ai pas l’oreille musicale. Les autres disques vinyles que j’achetais étaient ceux de chanteurs compositeurs comme Brel, Brassens, Aznavour, Gainsbourg, Nougaro... C’était leur textes engagés ou poétiques qui me séduisaient, la mélodie n’était pour moi qu’un faire valoir. 

La date à laquelle nous devons libérer l’appartement approche tandis que l’idée d’un voyage en vélo, de NYNY jusqu’à Montréal, se précise. Quels en sont les tenants et les aboutissants ? Cinquante ans après, je suis bien incapable de dire qui, en premier, en a émis le l’hypothèse. Peut-être que c’était simplement une... évidence. (à suivre)


- NYC, 1974 -


- le Cafe Bizarre, Greenwich Village, 1974, fréquenté par Jack Kerouac et Allen Ginsberg,
puis plus tard par Andy Warhol et le Velvet Underground -


« Les voyages sont utiles mais ils ne sont pas indispensables car la liberté est intérieure et il n’y a pas de limite pour l’explorer... »