Intermezzo new-yorkais. L’hiver 73...

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(Suite) Qu’est-ce que tu fais quand la jeune femme avec qui tu as traversé les États-Unis en moto, il y a trois mois, t’écris pour te dire qu’elle peut sous-louer un appartement dans un quartier agréable de New-York pendant quelques semaines, à un prix défiant toute concurrence ? Poser la question, c’était pour moi y répondre…


Le mois de mars n’est certes pas le plus favorable pour visiter New-York mais c’est l’opportunité  d’approfondir un environnement en parti connu et celle, plus improbable, de séjourner dans l’appartement d’un chanteur, un crooner, qui fait un break et qui nous laisse pénétrer dans son monde, sous réserve qu’on le lui rende intact. Il y a dans cet appartement, ce qui ressemble à un mini studio d’enregistrement, des photos et des disques sur les murs, une collection inimaginable de microsillons, des livres dédicacés, des armoires qui débordent de vêtements de scènes ou pas. Où diable allons-nous pouvoir poser les nôtres ? 

Il s’agit aussi de renouer une relation commencée à Acapulco, poursuivie à Los Angeles et développée tout au long des 10 000 kilomètres parcourus en moto, du Sud au Nord et d’Ouest en Est des États-Unis… Mon amie Denise travaille dans ce magazine progressiste, Ms, qui se veut être « une voix pour les femmes par des femmes ! » Et en effet, en 1972, le média se distingue en bousculant les ordres établis. A commencer par publier les noms de 53 femmes connues qui révèlent avoir eu recourt à l’avortement, une procédure médicale interdite dans de nombreux États d’Amérique du Nord. Pour la petite histoire, l’utilisation de Ms. a l’ambition d’être une alternative jugée plus neutre que celles de Mrs ou Miss, affirmations d’une appartenance ou d’un statut. 


- Ms. Magazine, juillet 1973, en couverture Billy Jean King - 

C’est l’occasion d’en savoir un plus sur le sujet et d’approcher des membres connus de ce mouvement. Il y a bien sûr la cofondatrice du magazine, Gloria Steinem. Iconique, sculpturale et incontournable égérie du féminisme. Elle est omniprésente et, à l’instar de d’Angela Davis, défend avec persuasion la Cause. Je la frôlerai lors d’une soirée sur un luxueux yacht accosté. Yoko Ono, la femme de John Lennon, très entourée, y était aussi…

Je me ballade dans la ville engourdie par le froid, explorant, bien emmitouflé, SoHo, le Financial District et ses Tours Jumelles, Chinatown, Chesea, Greenwich Village où se trouve le Washington Square, lieu où les joueurs d’échecs s’entêtent tant que la météo le permet… J’adore aussi m’arrêter dans une ce ces épiceries, ces Delicatessen tenus par les descendants de l’immigration juive venue d’Europe de l’Est. J’ai un faible pour leurs bagels au saumon fumé, tartinés de fromage blanc Philadelphia. Mon amie préfère les restaurants végétariens. Généralement peu chers, ils sont souvent gérés par des membres de sectes indiennes.  

Comme à Montréal, à Londres ou à Paris, les transports en commun sont performants et permettent de sillonner la ville sans problème. Insouciant, j’ai pris la mauvaise habitude d’utiliser de faux jetons de métro, sans mesurer les risques courus. Car, ici, on ne badine pas et, arrêté sur le fait, cela m’aurait valu une rapide expulsion du territoire, avec interdiction d’y retourner pendant plusieurs années. 

Mon amie nous fait inviter dans l’habitation de celle qui fut un membre important du cabinet de Robert Kennedy, alors Procureur général des États-Unis. Un véritable petit musée dédié à ce personnage dont l’assassinat priva les USA d’un président qui aurait très certainement marqué son passage, tant on connaît son engagement contre la mafia et contre la peine de mort. Candidat à l’élection présidentielle de 1968, il dénonça publiquement la guerre du Viêt Nam et soutint la lutte en faveur des droits civiques, la justice sociale et l’égalité. Le jour de l’assassinat de Martin Luther King, il se trouve dans un ghetto noir. Son discours d’apaisement permit très certainement d’éviter des émeutes.

Je dois admettre que durant mes voyages dans les Caraïbes, au Mexique et aux US, je ne me suis guère soucié de la course du monde. J’étais dans une bulle, inaccessible. Idem lors de notre voyage en moto. Nous vivions décalés par rapport à l’actualité, rendus indifférents aux guerres, aux aléas de la politique, à la situation des amérindiens ni à celle des afro-américains telle qu’invoquée par James Baldwin lors de son séjour en France, en 1972 justement… Il est vrai, que je ne me suis jamais senti jusque-là en insécurité, me fondant par ma tenue et mon attitude, dans le décor.  

Un autre jour, nous sommes les hôtes d’une journaliste pigiste, Peggy. Elle écrit notamment pour l’hebdomadaire le New Yorker qui publie reportages, critiques, essais, bandes dessinées, poésie et fictions. Elle nous fait généreusement partager sa technique qui consiste à écrire dans le désordre toutes les idées qui lui viennent en tête sur le sujet choisi. Ensuite, elle découpe toutes les phrases et les range dans un ordre plus cohérent, cela autant de fois que nécessaire. Je n’ai jamais oublié cette leçon que j’assimile, des décennies plus tard, à la technique couramment utilisée en traitement de texte : l’incontournable « copié »/collé »… Nous couchons sur le canapé mais la nuit est troublée par le couple de chats siamois de la maison, qui apparemment ne vivent que la nuit et adorent grimper  aux rideaux et passer à tout berzingue sur fauteuils et… canapés.

Quelques jours avant mon départ pour New-York, j’ai déjeuné dans mon restaurant habituel. Modestement installé dans un couloir du boulevard de la République, à Cannes, il est fréquenté par les artisans du coin et quelques artistes. C’est là que je rencontre souvent les Cavalero. Lionel et Christie tiennent une galerie de peinture, rue d’Antibes. Rien apparemment ne les prédestinait à devenir des marchands d’art. Précédemment plagistes à Golfe-Juan, ils ont su s’imposer dans le domaine alors florissant de l’art abstrait contemporain. André Verdet, Marcel Duhamel et le local, Picasso, les prennent au sérieux. Ils m’invitent à venir voir, au premier étage au-dessus de la galerie, leur collection privée. Des Sonia Delaunay, Gastaud, Adler, Bryen, Pignon, Rezvanni… ainsi que des Poliakoff, un familier des galeristes. Justement, sachant que je vais à New-York, ils me donnent l’adresse d’une collectionneuse de Serge Poliakoff qui réside dans le quartier bohème d’East Village. Cette dernière est passionnée et intarissable sur le sujet. Comme lui, elle vient de Russie et lui voue une admiration inconditionnelle. Des pièces de grande valeur artistique, dont les prix sont encore accessibles, ornent les murs de son appartement, assez modeste par ailleurs. Un vrai régal pour ceux qui aiment ses imbrications de formes et de couleurs qui le distinguent. 


Si les matinées étaient bien remplies à tournevirer dans les rues froides et ventées de Manhattan - je suis un lève-tôt - les après-midi se passaient devant la télévision. J’étais totalement absorbé par les Watergate hearings, dignes des meilleures séries télévisées politico/policière. Comme d’habitude, la réalité dépasse ici la fiction. La commission sénatoriale auditionne les présumés responsables du scandale provoqué par le cambriolage du siège du parti démocrate à Washington DC. Et la Boîte à Pandore s’ouvre. Les témoins interrogés risquent gros et certains avouent pour éviter le pire (beaucoup feront malgré tout de la prison). D’autres se réfugient dans un opportun « I dont recollect ! » qui ne dupe personne et sûrement pas les enquêteurs. Les têtes tombent et pas des moindres. Le FBI est mêlé à l’affaire, le Ministère de la Justice aussi. Défilent les conseillers de Nixon, le procureur général John Mitchell et d’autres. Les Américains écoutent, abasourdis, les bandes d’enregistrement du Bureau Ovale qui ont pu être récupérées. Leur contenu est accablant et la personnalité du président élu apparaît au grand jour, incompatible avec l’exercice du pouvoir. La messe est dite et Nixon, plutôt que de subir une humiliante procédure qui aurait immanquablement débouché sur sa destitution, démissionne et échappe ainsi à la prison. Tout a démarré avec les investigations lancées par les journalistes du Washington Post, Bob Woowart et Carl Bernstein, intrépides lanceurs d’alerte. Ils mettent à jour les complicités des uns, les allégeances des autres et inspireront Alan J. Pakula pour son film « Les Hommes du Président » qui relate avec bonheur les épisodes essentiels et l’ambiance délétère du moment.

J’ai éprouvé une grande fascination durant ces Watergate hearings. Le fait qu’ils aient été diffusés en direct sur toutes  les chaînes télévisées américaines, fut un élément décisif. Fascination pas très loin de celle ressentie en 1995 lors du procès à rebondissements d’O.J. Simpson, gloire du football, accusé de deux meurtres dont celui de sa femme ou de la quasi sidération provoquée par la vision de l’effondrement des Tours Jumelles, passée en boucle, ad nauseam. Aujourd’hui, c’est au tour de Donald Trump de captiver mon attention, un peu inquiet quand même qu’il ait toujours des chances de remettre le couvert à la tête de la seconde puissance au monde, gardienne jusqu’à présent d’une certaine idée de la démocratie à l’occidentale…

(dernier épisode : downtown NYNY jusqu’à Montréal, à vélo...)


- Scènes de rue -