Lindos. Quelques brasses vers la liberté...

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Catégorie Geste et pensée...

J’ai traversé la baie à la nage. Nous étions en octobre et la température de l’eau commençait sérieusement à fraîchir. Je me suis arrêté quelques instants. Il n’y avait plus personne sur la plage d’où j’étais parti. Le village, niché aux pieds de son acropole, recevait encore quelques rayons d’un soleil couchant.


J'ai vu le vent. J'ai vu l'eau se friper au loin et ce superbe oripeau s'étendre et se rapprocher. Sur la surface lisse et tendre de la mer, se sont alors dessinés des rivières et des fleuves. Effrayées par cette croûte qui se déformait sans cesse, les caïques sont rentrées une à une, animaux dociles soumis aux lois des Dieux et des Déesses de l'Olympe.

Cette frange vivante avançait. Capricieuse, elle évita d'abord mon perchoir puis le cerna et monta à l'assaut. Et je me senti bientôt saisi par mille mains qui me palpaient et me fouillaient. Je me retournais. Le vent avait fini ses jeux d'eau. Il avait pris possession des oliviers et des amandiers qui bordaient le village. Les pêcheurs ramassaient leurs filets sur l'épaule. Alourdis par le poids, ils titubaient comme des hommes ivres au sortir des tavernes. Assis et frissonnant, je pouvais voir la vieille citadelle changer de couleur. Ce paysage révélait toute la rudesse qui caractérise les îles du sud de la Grèce. Le vent forcit encore. Je savais que dans quelques minutes, il tomberait. 

Je découvrît qu’il y existait une petite colonie informelle d’étrangers qui séjourne ici en automne et en hiver. Ses membres y passent quelques semaines, voire quelques mois. Des scandinaves surtout ; quelques anglais. Il y aussi de jeunes américains, canadiens, australiens qui, avant d’entrer sur le marché du travail, prennent une année sabbatique. Logiquement, je me rapprochais d’eux. Ils louent de petites maisons de village dont le sol des terrasses est pavé de galets de tons clairs, plantés verticalement et agrémenté de frises bicolores, en galets également. 

Le soleil se couche tôt en novembre et nous passons beaucoup de temps chez les uns et les autres. Nous échangeons des informations, des idées. Je fais la connaissance d’une étudiante de Buffalo qui me parle de William Blake, un peintre poète anglais ; je lui réplique en évoquant Henri Miller et Jean Giono. Près de la plage, nous habiterons quelques semaines une maison d’un confort rudimentaire ; une table, trois chaises et une banquette, un lit posé sur une estrade en bois, quelques ustensiles de cuisine sur une étagère, une cheminée. Toutes ces rencontres et ces expériences me poussent à me remettre en question. 

Dans cet automne grec, le soleil ne brille pas pareil, il me pousse à une sorte d’ascèse, bien loin des flonflons de la fête. 

Grèce, Lindos, 1970